CHACUN SES SALES GOUTS
Hier, j’étais élégamment alanguie dans le métro, aux côtés d’une jeune philosophe.
Celle-ci assénait à sa camarade cette vérité définitive – ponctuée d’assourdissants bruits de mastication que le genre manuscrit ne me permet malheureusement pas de vous retransmettre – « Ouais, tu vois, t’toute façon, chacun ses sales goûts ».
Je restais coite, n’était-ce pas là une merveilleuse synthèse de l’essence même de cette aspiration si profondément humaine à la singularité, voire à l’unicité pour les plus audacieux d’entre nous ? Tout était dit, mastiqué, digéré… Et dans un style dont la pureté me resterait à jamais inaccessible.
Pourtant l’être humain - animal pourvu d’adorables contradictions - n’est-il pas dans le même temps rongé par le besoin irrépressible de se vautrer dans la chaleur rassurante de ses congénères, de se camoufler lâchement parmi ses frères entre les mamelles pendantes de la Grande Mère Nourricière ?
Et où la trouver cette chaleur si ce n’est précisément dans le métro, mmmh ? Convivialité Humidité Promiscuité, sensations garanties. Il y a dans ce boyau comme un reflux nostalgique des églises de mon enfance.
Je regarde autour de moi, tout y est, l’ennui peint sur les visages pendant la messe, les yeux dans le vague. Et parfois, à la faveur d’une grève ou d’un incident voyageur la grâce d’un élan d’humanité. Car l’homme réussit tout seul comme un grand, mais fraternise dans l’adversité.
La voix tombant du ciel pour nous indiquer la voie et martelant consciencieusement les commandements : tu ne fumeras point, te méfier des pickpockets tu dois, tes bagages tu n’abandonneras pas sinon on te les fera exploser … jusqu’aux lapins qui se permettent de me dire quoi faire de mes doigts.
Les contrôleurs recevant les confessions de voyageurs non pourvus du titre de transport réglementaire, et leur administrant les pénitences afférentes.
La quête par ces clodos si pittoresques, alternant art déclamatoire, mélo ou menaces à peine voilées, autrement plus convaincants entre nous que l’éternelle vieille bigote aux lèvres pincées.
Les images pieuses placardées partout pour nous inciter à la divine consommation.
Jusqu’à la sueur des croyants usagers se mêlant sur les barres, habile adaptation du bouillon de culture en bénitier de jadis.
Au-delà des moues réprobatrices et retroussements de nez qu’il provoque chez la majorité de nos contemporains, au-delà de ce dégoût si bien partagé, n’y a-t-il pas une autre vérité ? Le métro ne serait-il pas un des lieux les plus accessibles pour sacrifier discrètement, et hop, à nos pulsions grégaires ? A moins que je ne sois la seule à être transportée par la mystique de l’appareil ? Après tout chacun ses sales goûts …



La messe d’antan semble avoir laissé des traces ! A la messe pourtant il y a le moment fort : la communion !!! Comment D-cririez-vous la communion métropolitaine ?
Intéressante question, cher ami.
Ma réponse sera sans ambiguïté : Navigo. Le glissement sensuel du sac sur le portique, ouvrant l’accès à un autre monde, telle l’hostie déposée sur la langue frémissante du communiant…